Les photographies d'Égypte de Johannes Dümichen

Cet ouvrage intitulé Photographische Resultate einer auf Befehl Sr. Majestät des Kaisers von Deutschland, Königs von Preussen Wilhelm I, nach Aegypten Entsendeten Archäologischen Expedition (Résultats photographiques d'une expédition archéologique envoyée en Égypte sur ordre de Sa Majesté l’empereur d'Allemagne, roi de Prusse Wilhelm Ier, avec des commentaires publiés par le Dr Johannes Dümichen) et publié en 1871 constitue une référence majeure pour l’histoire de l’égyptologie et de la photographie documentaire.

Il est le fruit d’une expédition archéologique menée par l’égyptologue prussien Johannes Dümichen (1833-1894), accompagné de trois scientifiques et photographes de son temps. Ce travail collectif a donné lieu à une publication réunissant des photographies de monuments antiques, de ruines et d’inscriptions hiéroglyphiques enrichies de descriptions détaillées de ces derniers.

Johannes Dümichen, l'égyptologue

Né en 1833 en Silésie (actuelle Pologne), Johannes Dümichen étudie la théologie et la philologie dans les pas de son père. Toutefois son intérêt croissant pour l’Égypte antique le conduit à reprendre ses études à Berlin, où il se spécialise en égyptologie.

Animé par une volonté de connaissance et d’exploration, il effectue son premier voyage en Égypte afin d’étudier les monuments de la Vallée du Nil. Cette mission s’avère fructueuse car il en rapporte des reproductions d’inscriptions, des croquis de monuments ainsi que de nombreuses descriptions. Les données recueillies durant ces deux années lui permettent de publier de nombreux ouvrages dévoilant ses découvertes, parmi lesquels : Bauurkunde der Tempelanlagen von Dendera (Inscriptions dédicatoires des temples de Dendara) (Leipzig, 1865), Geographische Inschriften altägyptischer Denkmäler (Inscriptions géographiques sur les monuments de l'Égypte antique) (3 vol., Leipzig, 1865), Altägyptische Kalenderinschriften (Inscriptions calendaires de l'Égypte antique) (Leipzig, 1867) et Die Flotte aegyptischen Königin aus dem XVII. Jahrhundert vor unserer Zeitrechnung (La flotte d’une reine d’Égypte du 17e siècle avant notre ère) (Leipzig, 1868).

Ces publications attirent l’attention du roi Guillaume Ier de Prusse qui confie à Dümichen, en 1868, la direction d’une expédition archéologique en Égypte. L’objectif de cette mission est de documenter les principaux sites de l’Égypte antique et d’en fournir des descriptions scientifiques. Pour ce projet, il est accompagné du photographe prussien Hermann-Wilhelm Vogel (1834-1898), de l’anthropologue et photographe prussien Gustav Theodor Fritsch (1838-1927), ainsi que du théologien et orientaliste néerlandais Cornelis Petrus Tiele (1830-1902).

Pour faire connaître les monuments antiques, la photographie est principalement employée bien que son usage se heurte à de nombreuses contraintes techniques. En effet, l’expédition se déroulant durant la période estivale, les membres de l’équipe doivent faire face à des températures élevées et à des conditions environnementales défavorables (vent, poussière, sable, éclairage incertain) qui compliquent la prise de vue des monuments et les inscriptions. Ce travail fastidieux a abouti à la réalisation de clichés remarquables, réunis dans l’album photographique.

La reproduction d’inscriptions hiéroglyphiques pose également des problèmes. À titre d’exemple, une grande partie de cette écriture figurative ne peut être photographiée en raison de sa faible lisibilité, de l’encrassement des surfaces et de la présence de poussière. Dans la préface de l'ouvrage, Johannes Dümichen précise qu’il privilégie la reproduction à la plume ou la technique de l’estampage, tout en soulignant cependant que la reproduction photographique est préférable au dessin pour les études d’histoire de l’art.

La technique de l’estampage

L’estampage épigraphique, également désigné sous le terme d'« épigraphie de terrain », consiste à réaliser un moulage d’inscriptions à l’aide de papier de Chine (fin et résistant). Ce papier imbibé d’eau est appliqué sur la surface sculptée puis tamponné pour épouser les reliefs. Une fois sec, Dümichen retournait le papier pour en tracer les reliefs au crayon. Parfois, il arrivait également que des fragments décoratifs (parois ou traces de couleurs) soient partiellement imprimés sur le support. Aujourd’hui, l’Institut d’Égyptologie de l’Université de Strasbourg conserve un important fonds d’estampages dans ses archives scientifiques, illustrant la popularité et l’importance de cette méthode au 19e siècle pour documenter le travail sur les monuments antiques.

L’Égypte antique au 19ème siècle à travers l’album

L’album photographique qui illustre l'expédition de 1868 propose, aux savants comme aux néophytes de l'époque, une découverte visuelle de plusieurs sites emblématiques et culturels de l’Égypte antique.

Tout d’abord, la nécropole de Saqqarah y occupe une place centrale, présentée par une série de clichés montrant l’ensemble du complexe funéraire situé dans la région de Memphis, au sud du Caire. Le début de la construction de ces mastabas et pyramides remonte à la 1ère dynastie égyptienne vers la fin du 4e millénaire avant notre ère. Ces sépultures furent construites pour accueillir les rois et les hauts dignitaires dans leur passage vers l’au-delà. À cet égard, les parois des chambres funéraires sont décorées de scènes de la vie quotidienne, dont la fonction est d'assurer au défunt une existence paisible après la mort. À titre d'exemple, une scène figurant dans le tombeau du haut fonctionnaire Ti datant de la 5e dynastie, illustre une activité de construction de bateaux (voir image ci-dessus).

L’ouvrage nous conduit ensuite plus au sud de l’Égypte, à la découverte du Temple de Karnak à Louxor (ancienne Thèbes). L’exploration photographique débute par une vue du désert égyptien, où le complexe cultuel apparaît en arrière-plan, avant de s’attarder sur l’extérieur du temple pour nous introduire dans les ruines de ce lieu sacré. La photographie ci-dessous de l’intérieur du temple de Karnak dévoile les vestiges de la grande salle hypostyle édifiée sous le règne de Séthi Ier, pharaon de la XIXe dynastie.

Enfin, le voyage s’achève au temple d’Hathor à Dendérah, situé en aval de Louxor. Construit en 54 avant notre ère, ce temple est dédié à la déesse égyptienne de l’amour, de la beauté et de la maternité, mais également associée à la danse et à la musique, et souvent représentée sous la forme d’une vache.

Cette mission est la première à photographier les chambres funéraires des mastabas de Saqqarah ainsi que certaines des salles intérieures du temple de Dendérah et ce grâce à l’éclairage au magnésium. C'est ce procédé qui a par exemple permis de photographier un plafond présentant la déesse Nout, symbolisée par les étoiles, sur l'un des clichés présentés ci-dessous.

La photographie comme outil scientifique

À la fin du 19e siècle, la photographie s’impose comme un outil scientifique majeur, notamment en archéologie, pour la documentation et la diffusion du savoir. Les professionnels de la photographie sont dès lors intégrés aux missions archéologiques. L’album publié par la maison S. P. Christmann, réunissant les clichés réalisés par des spécialistes et les commentaires de Johannes Dümichen, témoigne de cette volonté de recenser les principaux sites de l’Égypte ancienne à l’aide d’un procédé alors moderne utilisant le collodion (une solution de nitrocellulose dans un mélange d'éther et d'alcool). Néanmoins, si la photographie permet de montrer l’agencement géographique des monuments et des ruines, Dümichen continue toutefois de privilégier l’estampage pour la reproduction précise des inscriptions.

L’album s’achève par quelques photographies représentant les populations locales, qui accompagnent vraisemblablement les archéologues lors de leurs expéditions. Cette démarche peut être interprétée comme relevant d’une intention anthropologique, visant à observer les individus dans le cadre plus large de la recherche archéologique. Toutefois, ces photographies sont également porteuses d’un regard marqué par le contexte colonial du 19e siècle, ayant tendance à mettre en scène plutôt qu’à véritablement chercher l’authenticité.

L’héritage de Dümichen

Nommé en 1872 premier titulaire de la chaire d’égyptologie à la Kaiser-Wilhelms-Universität, Johannes Dümichen bénéficie de moyens financiers lui permettant de constituer une collection destinée à l’enseignement et à la recherche. Celle-ci comprend des objets authentiques (amulettes et ouchebtis), des moulages, des estampes, des photographies et également un certain nombre d’objets issus des techniques alors utilisées (procédé au collodion, éclairage au magnésium, estampages). Cette collection fait de l’Institut d’égyptologie de l’Université de Strasbourg un lieu majeur de conservation, de formation et de médiation scientifique.

 

Inès Laref, Service des bibliothèques de l’Université de Strasbourg

Référence :

Dümichen, Johannes, Photographische Resultate einer auf Befehl Sr. Majestät des Kaisers von Deutschland, Königs von Preussen Wilhelm I, nach Aegypten Entsendeten Archäologischen Expedition mit Erläuterungen hrsg. von Dr. Johannes Dümichen, Berlin, Kunstverlag von S. P. Christmann, 1871, Cote R.ANCETRE

Conservé à la Bibliothèque de la Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme – Alsace (Misha)

 

Bibliographie :

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Capart Jean. Pierre Montet, Les Scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l'Ancien Empire, Revue belge de philologie et d'histoire, tome 5, fasc. 4, 1926. pp. 1050-1052, [en ligne : https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1926_num_5_4_6402_t1_1050_0000_2], consulté le 27 janvier 2026.