Dans ce recueil factice (assemblage de documents divers sous une même reliure) contenant 18 titres, ce « livre de sorts » se distingue par ses très nombreuses illustrations. Daté de 1543, il était destiné non pas au jeu du tarot mais à un usage édificateur. Cœurs, feuilles, glands et clochettes : chaque carte de chaque enseigne délivre une morale.
Le tirage au sort est une pratique culturelle très ancienne, mentionnée dans la Bible pour connaître la volonté de Dieu, ou pour prédire l’avenir grâce à des chamans ou devins.
Les livres de sorts, quant à eux, sont apparus il y a longtemps, et sont répandus dans de nombreux pays. Souvent sous forme de collection de sentences, un procédé aléatoire permet d’en choisir une. Connaître la volonté divine, se distraire, ou retirer un enseignement moral : ces trois fonctions se mêlent souvent, comme dans notre ouvrage où le procédé est ludique, les références sont bibliques (le titre mentionne les « H. Schrifft », les Saintes Ecritures), et le texte est moral. Pas de jeu d’argent dans cet ouvrage (qui souligne dès la page de titre sa différence avec le Karnöffelspiel, jeu de carte seulement ludique).
Les enseignes utilisées sont celles des jeux de tarot allemands : cœurs, feuilles, glands, clochettes. Notons que le tarot sous sa forme divinatoire apparaîtra seulement au XIXe siècle : il n’est ici qu’un support pour effectuer un tirage au sort.
Le Kartenloßbuch permettait de tirer des enseignements moraux de deux manières : soit avec un jeu de tarot personnel, soit avec la volvelle (roue) du début de l’ouvrage, à découper et à faire tourner pour désigner une carte (la tête de licorne normalement située au centre manque dans notre exemplaire). Le lecteur devait ensuite se rendre à la bonne page pour lire la prescription. Les enseignes ont une hiérarchie précise, et chacune est liée à un thème.
- Herzen = Cœurs = Ordre divin, parole de Dieu.
- Laub = Feuilles = Rapport de l’homme à Dieu, conversion.
- Eicheln = Glands = Gourmandise, ivrognerie.
- Schellen = Clochettes = Jeu d’argent et fausse richesse.
Les illustrations représentant les cartes, en gravure sur bois, comportent des moyens mnémotechniques pour se rappeler le sens de la carte, comme le fait remarquer Björn Reich. Ainsi, la carte du 9 de cœur est une référence aux neuf chœurs angéliques. La série des glands se réfère à la gloutonnerie, par association avec le porc mangeur de gland. Les clochettes quant à elles caractérisent le fou pécheur.
Il est intéressant de remarquer que même si cet ouvrage a un nombre important d’illustrations en gravure sur bois, des motifs sont réutilisés. Le 6 de gland et le 8 de clochettes ont par exemple sur leur côté gauche la même figure.
Le réemploi était fréquent à cette époque, même dans les éditions luxueuses, car les plaques gravées étaient chères. Une preuve parmi tant d’autres que les interprétations des cartes de jeu peuvent être très larges !
Auteur du trésor : Jehanne Ducros Delaigue, Bibliothèque municipale de Mulhouse
Référence :
Publié (et écrit ?) par Jacob CAMMERLANDER
Kammer Lander (Strasbourg)
Date : 1543
Collation : [4] f., XXXV-[1] p., [1] f. : ill. (vignettes) ; 18 cm
Cote AW 4141 (Fonds Armand Weiss) Collection de la Société industrielle de Mulhouse, en dépôt à la BM Mulhouse
Pour aller plus loin :
- Version numérisée
- Lemaitre-Provost, S. (2013). II. « Le livre des sorts en moyen français : science ou jeu de société ». https://doi.org/10.3917/herm.lemai.2013.01.0039
- « Straßburger Kartenlosbuch » (in Marco Heiles, Björn Reich, Matthias Standke (éd.) : Gedruckte deutsche Losbücher des 15. und 16. Jahrhunderts) https://journals.openedition.org/rg/8652?lang=de